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Le Cercle Phi

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Philosophie et Amitié

Mais que vaut encore notre liberté d'expression ?

Depuis l’assassinat de l’enseignant Samuel Paty, et déjà depuis celui des membres de la rédaction de Charlie Hebdo, notre réflexion sur la liberté d’expression s’est vue enchaînée à la question suivante : faut-il, oui ou non, encourager les caricatures façon Charlie Hebdo ? Les inconditionnels de la liberté d’expression répondront qu’en aucun cas cette liberté ne doit être modérée et, qu’en outre, ce serait faire insulte à la mémoire de ceux qui ont payé de leur vie ces dessins. Par ailleurs, ajouteront-ils à juste titre, ce serait un très mauvais signal envoyé à l’ennemi, et cela au plus mauvais moment : la preuve que par la plus extrême des violences on peut finir par faire taire ceux qui nous déplaisent. Autant de raisons pour continuer, plus que jamais, à défendre et produire de nouvelles caricatures.

Si les conditions innommables de ces meurtres nous imposent le respect pour des hommes et des femmes qui ont payé de leur sang leurs convictions et leurs actions, elles ne nous empêchent pas de prendre un peu de recul sur la nature de ces actes et de ces convictions, sans toutefois donner des gages aux partisans d’un islam radical, d’un islam de soumission de tous à sa loi. Car, au fond, si l’on veut essayer d’y voir un peu plus clair sur cette délicate et désormais importante question, c’est à la liberté d’expression elle-même qu’il faut revenir : à quoi sert-elle et pourquoi est-elle un bien précieux?

Si la liberté d’expression a autant de valeur, ce n’est sans doute pas pour la possibilité qu’elle donnerait de raconter n’importe quoi, de mentir, de travestir la vérité, d’étaler les opinions les plus grossières ou les plus stupides. Il suffit de constater quel soin certains médias mettent à lutter contre les « fake news », sans que personne n’y trouve à redire, pour comprendre que la liberté d’expression ne peut être sans mesure. Une liberté d’expression au service du mensonge, de la diffamation, de la haine, de la transmission délibérée de l’erreur pour une meilleure manipulation des masses serait fortement répréhensible ; elle est d’ailleurs dans certains cas punie par la loi. Ainsi, si la liberté d’expression a tant de valeur, particulièrement dans le champ politique, c’est bien parce qu’elle garantit de pouvoir défendre la vérité à temps et à contretemps, de pouvoir dénoncer les mensonges de tout bord, de lutter contre les excès d’un pouvoir qui se voudrait sans limite, qu’il soit politique ou religieux. Oui, une telle liberté a toute sa valeur, et doit être défendue envers et contre tous.

Mais est-ce bien ainsi que Charlie Hebdo en a toujours usé ? Certes, il est de la vocation d’un journal satirique de provoquer, de déranger, d’appuyer là où cela fait mal, et aucune caricature, quand bien même elle vous soulèverait le cœur, n’autorise la moindre violence, surtout pas celle qui s’est déroulée sous nos yeux. Ou bien c’est la fin d’un État de droit, d’un État où c’est à la justice, dès lors qu’elle est impartiale, de trancher les différends.

Néanmoins, il n’est pas interdit non plus de faire usage de son jugement critique, y compris à l’égard de ceux qui se voyaient peut-être comme ses meilleurs défenseurs. Car d’un tel jugement, il ne semble pas qu’ils aient toujours fait preuve, au vu de leur capacité de mêler dans un même point de vue tant de choses différentes, qui auraient pourtant appelé un sens de la distinction. Mais la nuance n’a pas toujours été leur fort.

En outre, à l’égard des caricatures qui ont été à l’origine de tant de violences, on est en droit de s’interroger sur les sentiments qui animaient leurs auteurs. Voulaient-ils faire preuve de « pédagogie », selon l’expression consacrée aujourd’hui ? On peut en douter. Voulaient-ils dénoncer la bêtise des religions, évidente à leurs yeux? Très certainement. Souhaitaient-ils dénoncer certains excès du religieux ? Sans nul doute. Profitaient-ils des occasions que leur offrait l’actualité pour distiller leur détestation manifeste des religions ? Peut-être bien, et il aurait alors été honnête de ne pas l’occulter…

Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : ils ne s’embarrassaient pas du sentiment religieux des croyants, et ne s’inquiétaient nullement de les blesser profondément. La liberté d’expression leur en donnait le droit ! Juridiquement, c’est certain ; moralement, peut-être moins… Une liberté d’expression qui s’autorise à humilier les sentiments profonds d’autrui, à piétiner ouvertement ce qui lui est le plus cher, tout en lui reprochant dans le même temps l’offuscation qu’il éprouve, comme une preuve de son manque d’adhésion à cette même liberté, paraît bien perverse, et suscitera inévitablement un profond sentiment d’injustice. Quand bien même cette liberté s’exercerait au service d’un humour sacralisé qui autoriserait toutes les transgressions.

La liberté d’expression perd ainsi une grande part de sa valeur si elle n’est au service d’une vérité à défendre, d’un mensonge ou d’une erreur à dénoncer, avec le souci, sans rien occulter de ce qui doit être dit, de trouver la manière pour qu’autrui ne se sente pas insulté ou humilié. Faut-il dès lors interdire les caricatures ? Certainement pas. Faut-il s’interroger sur la manière dont elles servent ou non notre humanité et le bien commun qui nous unit ? Sans aucun doute. Notre malheur est d’avoir lié d’un lien quasiment indéfectible la défense de la liberté d’expression et la défense des caricatures de Charlie Hebdo, comme si l’une entraînait forcément l’autre. Et peut-être ne savons-nous plus très bien comment défaire ce lien, sans avoir le sentiment de trahir la mémoire des défunts, et sans donner l’impression que nous avons été vaincus par un ennemi qui, lui, ne cherche ni la fraternité ni la liberté, mais la seule soumission. Si le sang versé nous oblige à être à la hauteur de la situation, il ne nous somme pourtant pas de faire des caricatures, non sans une ironie du sort, de nouveaux objets sacrés.

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